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# – Hôtesse

cuisine

Du jeu test « pour nous mesdames, QUELLE HÔTESSE SOMMES-NOUS ? » lu et trouvé dans Genèse – Plateaux – d’Emmanuel Adely, de la lecture de ces extraits qui évoquent une autre époque, une époque antérieure, une couche lointaine et pourtant en résonance, sans doute une couche plus proche de la génération de la mère que de la sienne mais une couche assez proche pour gratter l’œil qui lit, arrêter, suspendre un très bref instant, la lecture.

Quelle hôtesse sommes-nous ? Echos en myriade de bulles fabriquées d’images, ce qui inculqué, observé, copié, compose une partie, une partie de soi, la ménagère, pas de scènes de ménage mais du ménage parfois pour calmer l’insatisfaction, pour calmer le jeu, pour occuper les mains, l’esprit, occuper. Une femme se doit d’être occupée, pas de désœuvrement, pas de latence laiteuse inattendue, pas de paresse. La femme est active, souriante, présente bien, reçoit bien, pense au confort de ses invités, à l’image que donne d’elle sa maison, l’image de la maison est à l’image de la femme : de bonne tenue et de bonne clarté, accueillante. La maison est faite pour les autres pareille à la femme qui est faite pour les autres : sa famille – et quoi quand il n’y en a pas, de famille, d’enfant fabriqué dans le ventre, par le ventre ?, – ses invités, ses relations et celles de son compagnon.
La femme et la maison.  La femme et l’image donnée. La femme au miroir, peut-on se voir dans le flanc des casseroles brillantes ?
Peut-on se voir dans une armoire à linge de bonne tenue ?
Peut-on se voir sur le bois ciré de la rampe d’escalier, du cadre du miroir, du carrelage qui finit de sécher ?
Peut-on se voir dans les odeurs de la cuisine ?
Et peut-on se voir dans le fatras des lendemains de ces soirées brillantes, allumées d’alcool et de bonnes chères où s’accumulent verres à pieds vides et sales, miettes, substances indéterminées et collantes renversées ?
Qu’y voit-on ?
La mère, la mère en tension, en surveillance, qui n’oublie surtout pas dans les toilettes propres – on pourrait y manger sur le bord de la cuvette et même parfois la cuvette est plus propres que les fesses qui s’y posent-, de changer la petite serviette de toilette près du lavabo étincelant, de déposer une rose du jardin parfois – une rose dans les toilettes ? On s’étonne mais aussi, les fesses à l’aise quand on y va faire pipi, regarder la rose fait du bien ou console peut-être de la tension de la mère qui depuis la veille fait grand ménage et courses et menu pour la réception de la belle mère, la grand-mère à la poudre de riz. La grand-mère qui vient presque tous les 15 jours. Quand il n’y a plus de rose c’est une savonnette parfumée.
Du bleuté de la moquette de l’escalier aspirée, le brillant des baguettes de laiton qui maintiennent la moquette et son bleu foncé ravivé, de la disparition absolue de la poussière, de la netteté de la vitrine dans l’entrée où un éclairage indirect met en valeur les objets anciens et les coquillages exotiques, de l’odeur de cire partout dans la maison, oui il y a quelque chose d’une fête à ces odeurs, quelque chose d’une légèreté, on ne peut pas nier, d’une légèreté à ce que les espaces soient nets, légèreté retrouvée, le dos brisé par la serpillère, les marches successives, la couette aérée et recouverte d’une housse propre,  le dos en vrac mais une maison propre. De l’importance de tenir la maison, d’être irréprochable, mais n’y a-t-il pas quand même toujours reproches quoiqu’elle fasse ?
De son enfance à elle, la mère, une enfance à la Javel, de l’enseignement de ce que c’est, le propre, le manger, la dignité. La dignité tient dans une culotte propre, la dignité de sa mère à elle, la femme d’artisan qui ne peut empêcher sa fille d’aller à l’usine, qui ne peut empêcher le regard du contremaître sur la fille à l’usine, qui ne peut empêcher la fronde de la fille à l’usine, ni qu’elle parte finalement, mais partant lestée de cette bonne éducation, de bonne tenue. Etre propre c’est être digne.

Colère et nécessité se mêlent en somme dans la résonance que pose cette question, « mesdames, quelle hôtesse somme nous ? », hôtesse, étymologiquement, oste, « celui qui donne l’hospitalité », au masculin, attesté en 1150 ostece « celle qui tient une auberge ». Quelle dégringolade, l’hôtesse celle qui tient sa maison, c’est moins grand et ça ne rapporte pas d’argent, un peu plus bas encore, être engagée comme hôtesse dans un bar, celle qui fait boire le champagne et, voire plus, tant que ça consomme.
Mais dans la question ça cible parfaitement ce souci de bienséance, du rituel bourgeois de la réception, du désœuvrement de la femme bourgeoise qui a à tenir son intérieur et si assez bonne bourgeoise, elle peut donner les ordres  à cet effet. La mère, non, pas assez bourgeoise, fille d’artisan du nord de la France dans campagne suisse perdue d’où l’on voit le lac Léman dans jolie maison avec jardin de l’autre côté de la route. Elle fait la bonne, la cuisinière, la ménagère et l’hôtesse, tout en un, c’est magique. Elle protège ses mains dans des gants en plastique pendant qu’elle nettoie et astique. Au dernier moment elle prendra la salle de bain, celle qui est attenante à sa chambre, qui n’a pas besoin d’être étincelante, qui pourra garder le peignoir un peu mou accroché à sa patère, l’humidité de la toilette, le désordre des poudres et rouge à lèvre, un collant peut-être en train de sécher, qui pourra donc être laissée dans le désordre de dernière minute d’où elle sortira fraîche comme une rose, prête à servir l’apéritif et à tenir conversation.

Et quand soi-même on se retrouve dans cette tension vers une perfection de la préparation d’une soirée, on se demande à quel prix il faut tenir cet implicite dignité d’hôtesse, quand soi-même on se retrouve sans gant en plastique les mains dans les oignons qui font pleurer, dans les échalotes qui font pleurer, dans le citron coupé en deux qui pique juste sur la petite écorchure au coin de l’ongle, dans le froid de l’eau qui lave les feuilles de salades, les feuilles d’épinard, dans le graisseux de la peau du poulet dont il faut trouver l’articulation exacte sous le ciseau pour bien séparer l’os sans le briser en petits morceaux, dans l’eau chaude et mousseuse sur l’éponge où sans cesse à l’évier on nettoie une fois de plus les ustensiles pour les utiliser sur et dans une autre matière – planche, couteaux, cuillère, plat – quand soi même on se tient là au plan de travail, 3 h de rang pour un dîner qui devait être à six et qui est à neuf, quand soi-même on est dans cette concentration culinaire, dans les préparatifs, sans bonne ni cuisinière pas bourgeoise et pourtant hôtesse on se demande d’où vient cette sourde colère du temps qui file à ces préparatifs, du temps mangé par le rôle de l’hôtesse et pourquoi une telle colère dedans puisque c’est soi-même qui a accepté la perche tendue pour se retrouver, il a dit il y a trois semaines au téléphone « ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu » et qu’on s’est entendu chercher une date pour que tout le monde puisse y être.

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Cette entrée a été publiée le 24 juin 2015 par dans carnets, vestiaire.
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