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Saison froide

saison froide

Regarder le raccord de couleur entre les motifs de la couette et le ton de la couverture ; un camaïeu et un à plat mat, tandis qu’à l’arrière le gland de l’homme frotte et glisse entre les grandes lèvres. Mécaniques faites pour s’accorder ensemble, le glissement des chaires s’épouse en un tempo lent et moite venant buter au plus bas.  À l’entrée de quoi, on se demande, la queue va et vient dans une amplitude heureuse en somme et pourtant, là, opercule inédit, l’ouvert ne l’est pas.

Le ton passé de la paille sur le tissu violine s’étend jusqu’à l’horizon de la tête de lit.  Barré par une polaire à son pied, le lit est frais. Le tissu a pris la douceur de l’usage, presque poreux, usé par de fréquent lavage. Le propre lui restitue le glacis du neuf, sans odeur autre que celui, léger, de la lessive, et la senteur, plus accentuée, de la lavande.
Du grenier où elle a séché, la couette garde le sec du bois et de la poussière. Le fantôme d’un fumet de suif parle de feux récents.  Le printemps a été froid, et trop humide. On craint pour les tomates, on surveille le retour du mildiou. On dit de verre en verre au comptoir qu’il  gagne, de potager en jardin, semant la désolation en vingt-quatre heures, asséchant un pied en pleine maturité en une nuit. A cela deux possibilités de survie éventuelle : des espèces plus résistantes et la précaution d’un fil de cuivre fiché à ras de terre, dans la tige principale.

À peine creusée, la fente porte l’étroitesse de son nom, la vulve s’évase juste assez pour réceptionner, à chaque retour, l’ovale du gland, son empreinte. Mais pas plus.
Que les reins se creusent ou qu’ils s’abaissent, l’inclinaison varie, modifie imperceptiblement l’angle de la barre. Les sexes ajustent leur gîte et s’interrogent à l’huis. Il ne s’ouvre pas. Invariable dans le têtu.

De déménagement en maison, la housse de couette a suivi, de carton en placard, ornant souvent la première nuit de sa bienveillance de refuge alors que le chaos régnait encore dans les autres pièces. Trouvée dans un vide grenier, semblant avoir peu servi, sortie des placards de ces maisons d’estivant, résidences secondaires peu visitées ou locations ponctuelles, c’était une bonne affaire, cette qualité 100% coton de trame serrée, à ce prix là, il y avait de l’usage encore devant. La couverture  d’un violet sombre et soutenu est plus récente, achetée neuve dans une liquidation, elle est épaisse et chaude, utile l’hiver, vite sèche, sa trame, issue de l’industrie pétrochimique, étant plus légère que la laine.

On se demande, si cette fois, le niveau des nappes phréatiques a atteint son quota. On oublie qu’on tire dessus plus vite qu’elles ne se remplissent. Le fleuve en témoigne qui tient son lit au creux des bancs de sable, laissant à nu quatre des sept piles du pont. Partout le vert déborde, du dru des champs de tournesols où les plants robustes se serrent dans l’épaisseur des feuilles velues et épanouies, aux prés en jachère qui explosent des tiges de folles avoines, graminées, piquetés des couleurs des fleurs, jaune, rouge, blanc, violet. La paille sera odorante pour peu qu’elle puisse sécher.

Accolées, les chairs s’épousent mais ne cèdent pas. Quelque chose s’y refuse, s’y maintient ; une fermeté inattendue aussi dense que celle du sexe tendu et gonflé qui poursuit ses allées et venues, persévérant et mafflu. La robe, baissée aux épaules, couvre le dos en se plissant jusqu’à sa chute, dénudant le fessier plié dans son offrande.
Un entrelacs de chair et de tissus qui se refuse dans l’immobile de la fin d’après midi.

Les matins restent frais, bien peu offrent cette tiédeur heureuse qui annonce les fortes chaleurs verticale et étouffantes. Peu de cagna immobile mais le vent quasi incessant qui bouscule les grandes masses de nuages et suspend la pluie, un vent dans sa force. On pense à ces moulins transformés en guetteurs, inutiles désormais, qui se détachent sur l’horizon, de loin en loin, sur les coteaux. Ancien pays de minoterie ; aujourd’hui, vers la mer, ce sont les éoliennes hautes et massives qui ensemencent les étendues.

Un jour l’usure de la couette fera chiffon. Le tissu cédera sur une fibre usée puis suivra la veine en ouverture large à la moindre anicroche. Découpée pour d’autres usages possibles ou jetée, considérée comme nulle. La production du papier en Europe a créé le métier de chiffonniers, lorsque le coton en était encore, au début, la matière première. Et les moulins en brassaient les fibres entre deux moutures de blé.

Des usages se perdent, des saisons s’égarent ramenant novembre au cœur des premiers jours de juin, des insomnies repoussent le sommeil jusqu’à presque l’aube, vers 5 heures, quand les oiseaux s’ébrouent et lancent leurs premières notes qui traversent l’espace, quand l’obscurité n’est plus tout à fait de nuit, où le manque de sommeil a dépassé depuis longtemps le besoin de repos, où les sons défient et saluent tout à la fois la promesse du jour à venir, où ce presque là qui n’en est pas un apaise, enfin.

Dans le va-et-vient, le corps s’affaisse peu à peu et offre un contraste à la joue, passant du tiède de la couverture au rafraîchi du drap, vite échauffé par la peau qui s’y pose. Dehors résonne un coup de cloche à l’église qui égrène les heures. La demi de cinq heure. Le ciel se couvre et l’intensité lumineuse diminue. Le violet du lit prend une teinte plus sourde, retenue. S’efface le ballet mouvant des ombres inédites agitées par le vent et projetées sur le blanc du mur, dentelles mêlées soulignées par l’irisation des vieux carreaux, un flou qui rappelle l’eau, une composition mouvante et incompréhensible. A bien regarder il est difficile de comprendre d’où elles viennent. Il n’y a pas de logique apparente entre le feuillu du grand noyer derrière lequel se tient le soleil et la série de ronds parfaits qui s’est longuement tenu au ras du plancher avant d’être gommée par l’avancée des nuages. Rien à faire la bobinette ne choit pas, la chevillette ne cède pas. Quel sésame pourrait en déverrouiller l’ouverture ?

Certains jours en demi-teinte où pluie et soleil se disputent le ciel, de très grands arcs s’étirent de part et d’autre du fleuve, doublant le pont de la perfection de leur couleur. Double arc-en-ciel parfois, retenant une clarté dorée dans leurs demi-cercles, accentuant par contraste, le terne de l’air qui les entoure. Ils s’étirent si haut qu’il faudrait un grand angle pour tout saisir dans le cadre d’une photo. On n’en rapporte que des morceaux, bien loin de la splendeur éprouvée.

Quand le jour est resté assez clair, un jour hors pluie, lorsque vient la montée douce du soir on entend le glissement de l’air sur les ailes des martinets et leurs brefs cris perçants. Ils sillonnent le ciel en groupes et créent leur sillage sonore au dessus du jardin, au dessus du fleuve, au dessus du village. On peut suivre du regard leur méandre précis, leur virevolte inattendue, leur glissade étirée. Lorsqu’ils descendent avant de remonter d’un coup d’aile il y a ce souffle qui souligne la façon dont l’air les porte et dont ils l’utilisent pour accroître leur vitesse. Ils peuvent atteindre des pointes de 200 km/h. Leurs pattes sont trop petites pour leur permettre de se poser vraiment. Leur quarante grammes de chair, de plume et de précision vivent dans le vol durant 21 ans. Ils y dorment, là-haut et s’y accouplent, on imagine avec la même dextérité et sans hésitation. C’est que pour eux il s’agit de survivre. Ils parlent du possible d’un été à venir puisqu’ils sont bien là et non en Afrique.

Sous le toit, au grenier, quand on vient replier les draps, il y a des grattements sous la charpente, à ras du mur, des petits cris, des frottements. Ce sont leurs nids installés dans les failles et ouvertures formées par l’usure des trois cents ans de la maison. Il faudra bien un jour les combler, gâcher du mortier, refixer les pierres, condamner les nids. De loin en loin, retrouver le corps presque sec d’un qui s’est fait prendre au piège du toit. Il y a alors cette pointe de tristesse impuissante devant les ailes noires inertes et ébréchées que la poussière orne d’un liseré gris. On y repense quand on les voit passer vifs et libres.

Regarder le raccord de couleur entre les motifs de la couette et le ton de la couverture ; un camaïeu et un à plat mat, un paysage qui se déclinent sous l’œil ouvert ou se touche avec le corps. On pourrait y voir les motifs d’une cartographie, un pays imaginaire caractérisé sur ses abords par les tours et détours des tracés d’un jaune paille, un pays d’eaux violettes bordées de sentes ; plus loin le grain serré des motifs invite à entrer dans la forêt, dans le murmure des sous bois aux fougères géantes et aux troncs droits et élevés vers ciel invisible, une canopée dense et feuillue. Au–delà encore on devine, à la densité du jaune, les limites d’un désert immobile, un brûlis là où s’est tenu la masse vivante des bois immémoriaux.

Un désert clos et fermé où il n’est plus possible d’entrer.

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Cette entrée a été publiée le 24 juillet 2015 par dans nouvelle, Textes.
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