# Bourse de Sirène

 

1 – Objet : tout ce qui, animé, inanimé affecte les sens, particulièrement la vue.

Je n’en avais plus ramassé depuis l’enfance, sur le sable humide de l’estran. On pourrait le confondre avec une algue – ce qu’il n’est pas, malgré son aspect marron, lisse et élastique lorsqu’il est encore frais, doux au toucher, incroyablement résistant. Desséché maintenant, figé, orné d’une délicate dentelle blanche – squelette de parasites marins que l’absence d’eau a fait surgir. Ce parallélépipède de six centimètres de long – large de près de quatre centimètres, dont chaque angle se prolonge par un filament ou d’anciennes attaches rompues ? – on me disait alors que c’était un œuf de requin – après des recherches plus poussées aujourd’hui un œuf de raie plus probablement. 
Sur la plage, il y a quelques semaines, en le trouvant, penser à ce qu’on m’en avait dit, – cette chose, un œuf ? – et retrouver l’incrédulité de mes cinq ans, cette chose si éloignée de ce qu’un œuf veut dire alors, celui, blanc dur et lisse qui tient dans la main, venu de la poule, avec son jaune et son blanc gélatineux autour. Cette chose, un œuf, oui, mais vide. Ce qu’il tenait fermement protégé sous son enveloppe avait éclot, un tout petit requin quelque part, minuscule, dans cette grande mer, loin là-bas au large, tandis qu’ici dans le murmure de la vague ne restait que cette chose qui se faisait passer pour une algue et n’en était pas une, bien plus proche par sa forme d’un scarabée ou d’un coléoptère et plus rassurant car nanti de bien moins de pattes – quatre contre six.
Reprenons.

2 – Chose : ce qui se manifeste et que l’on désigne en tant que tel.


Cet objet-chose définit comme capsule de raie, appelé  » gonfle  » en patois ou encore « bourse de Sirène ». Là ça ouvre vertigineusement à l’idée du sac, du transport, de la théorie de la fiction panier de Le Guin, et la Sirène, celle d’Andersen et le prix à payer pour ses deux jambes et plus vulgaire, une sirène avec des couilles ? 
Les raies font parties de l’ordre des sélaciens c’est à dire des poissons au squelette cartilagineux. On y trouve les requins, les raies et les roussettes. D’où la proximité sans doute et la confusion quant à l’appartenance de la chose qui, en franchissant la durée de 45 années le fait passer d’œuf de requin à œuf de raie pour apprendre qu’au final c’est le même ordre dans le classement des espèces. Tout ça dans le même panier.
L’objet-chose est un contenant donc, un œuf dont la coquille est cette membrane qui ressemble furieusement à une algue mais qui n’en est pas une, résistant et souple quand on la ramasse, qui en séchant se racornit à la façon d’un cuir fin trempé dans l’eau, où naît, dans le processus, une constellation de dentelles et de très fines coquilles blanches, squelettes de ce qui vécut là, invisible dans l’humide, révélés par l’évaporation ; capsule résistante quand même pour avoir été trimballé dans la valise sans grande attention et qui a chuté, intacte, d’une poche oubliée. Grande comme un pouce mais un peu plus large, une face est plus bombée que l’autre, la chose est dotée de cornes lui permettant de s’agripper solidement sur le fond de l’océan. Lorsqu’elle s’échoue sur le sable, elle est vide, allégée, a rempli son office et libéré la descendance qu’elle protégeait. Dedans pêle-mêle : chimères et réalités scientifiques, kaléidoscope d’instants, navette, surprise encore et aussi : sur cette grande plage du Nord, il y a un mois, c’est l’unique capsule trouvée à la différence des déchets de plastique longuement glanés dans une colère sourde et honteuse. L’unique. Est-ce un hasard des courants ou le déclin de la reproduction de cette espèce, raie ou requin, décimée par ledit plastique ? 
Cette œuf … C’est aussi la femme nullipare, du latin nullus – nul, aucun, et le suffixe – pare, de parere – engendrer. Se dit d’une femme qui n’a pas eu d’enfant, ce que je suis donc, sans descendance ni plus d’œuf maintenant, c’est aussi le titre du très beau livre de Jane Sautière interrogeant « l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. »

3 – Bidule : argot – objet quelconque

Ce bidule où tintinnabule myriade de possibles, par vagues successives qui m’en éloignent tout en me rapprochant de ce qu’il tient entre ses quatre crochets, ou ses quatre croches, petite musique ou ritournelle, contenue dans sa poche, vide maintenant, et desséchée, ornée de son arborescence de dentelle délicate, si fine qu’il faut une loupe pour voir de près cette magie en blanc sur marron très foncé presque noir, une alchimie, un renversement, non plus ce qu’il a contenu mais ce qui s’est accroché à lui ; cette bourse de Sirène, à peine plus grande qu’un pouce, ce qui au passage nous renseigne sur la délicatesse de la Sirène, guère grande elle non plus au regard de son accessoire, offrant au regard le précieux des traces minuscules d’animalcules, invitant au décryptage de ce qui reste ; cet objet-chose-bidule à y regarder de près, à s’y pencher, évoque ces fleurs japonaises ou suichuka, boulettes grises qui, une fois plongées dans l’eau, mettent un certain temps à se déployer pour révéler leur couleur, tout comme il faut un certain temps dans la contrainte même de l’exercice pour écrire , qu’ainsi « écrire implique un déploiement du même ordre » comme le souligne ce cher Emmanuel Hocquart et qu’il y faut « de la patience, voire de l’opiniâtreté (…) [ car l’écriture] se présente le plus souvent comme une partition à plusieurs portées. N’ayez pas peur de perdre le fil. Écrivez les choses comme elles vous viennent, au moins dans un premier temps, même si telle pensée vous paraît sur le moment fragile, inutile ou mal formulée. Peut-être est-elle plus importante que vous ne le pensez, mais vous ne le savez pas encore. » ; qu’ainsi se lever tôt parce que ce sont dans ces heures de matinale solitude et de relative fraîcheur dans l’incendie de cet été sec où la paroi de veille est la plus fine, où la langue se déploie – suichuka, dans le chuchotement des touches et la musique fermement mise aux oreilles pour faire bulle, pour signaler à qui peut se lever plus tard que quelque chose est en court remplaçant avantageusement le panneau « do not disturb » ; c’est l’écran qui est nécessaire pour s’éloigner du carnet où quelques notes de recherche ont été griffonnées, quelques amorces et rêveries, mais l’écran oui, où reprendre le motif, tisser jour après jour, ouvrir serait plus juste, continuer à déplier à la fois le bidule et en même temps les mots pour le dire.

4 – Bourse : petit sac de cuir, de peau ou d’étoffe que l’on ferme à l’aide d’un petit cordon resserré, utilisé pour porter sur soi des pièces de monnaie (ou toutes choses utiles)

Un peu plus grande qu’un pouce dont elle pourrait contenir l’empreinte, cette capsule, humide et souple lorsque glanée, unique, dans la trainée mousseuse de la vague, là-bas, dans la baie de Somme, en juin, retournant vers les grandes plages d’enfance quarante-cinq ans plus tard, femme maintenant et nullipare, tenant les deux mains de la mère lorsqu’elle se baigne, inversant les gestes vécus petite, mais ramassant toujours quelques coquillages troués, retrouvant la forme des couteaux, ces longs crustacés rectangulaires et roses, pas recueillis eux, surprise de voir apparaître cet œuf de requin, si proche dans sa matière et dans sa consistance des algues, doutant soudain de cette explication livrée à la naïveté des cinq ans, et pourtant si, les sélaciens – poissons cartilagineux où se retrouvent requin et raie, se reproduisent ainsi. 
Doté de quatre crochets qui le font ressembler à un coléoptère à la carapace luisante, incroyablement résistant même une fois son office terminé, il est aussi appelé « bourse de Sirène », ce qui est logique car comme chacun sait les Sirènes n’ont pas de poches mais un nombril et une queue de poisson qui se déploie à partir des hanches, donc c’est bien pratique cet accessoire pour y loger ce qu’elle glane dans ses déambulations, tout en confirmant, lors du séchage, la coquetterie toute féminine de cette créature, par le très fin réseau de dentelles, une efflorescence délicate et fragile, qui apparaît sur le pourtour de la bourse devenue incroyablement légère – un gramme dix-huit – dans l’évaporation des eaux salées qui la lestaient.
Cette bourse, ce sac, allégé par son séchage, ce contenant qui a protégé en lui une vie jusqu’à ce qu’elle soit assez forte pour le percer, pour en sortir, libérant une réplique minuscule d’un bébé raie ou requin, dans l’obscurité salée bruissante – et sans doute pleine de plastique – de la Manche, libère encore de son ventre sec et aplati une foultitude de mystères et merveilles, de détails et d’interrogations, de jeux et de rebonds associatifs, n’a pas fini d’en raconter pour qui s’y penche et s’y arrête, y prête l’oreille dans le très chaud à venir de ces jours au mitan de juillet.

Post-scriptum

D’abord l’objet-chose-bidule qui se présente c’est le vieux tire-bouchon hydraulique, patiné, usé et efficace, un objet du quotidien qui souvent, dans sa simplicité pertinente retient l’attention de qui le prend en main. Hérité d’un arrière, arrière-grand-père, il a pour lui le polis de l’usage répété sur un siècle, du nombre de bouteilles ainsi ouvertes et bues on n’ose imaginer, on y voit avant tout la saisie des mains. On rôde mentalement autour de lui, se préparant à y consacrer du temps. Sur le coin du bureau encombré, dans une zone de fouillis pourtant le bidule ramassé sur la plage, dans la surprise de retrouvaille d’enfance, sèche dans la touffeur estivale et se couvre doucement d’une laitance blanche qui attire l’œil – n’était-il pas d’un noir marron foncé il y a peu encore ? Le tire-bouchon est dans son tiroir l’œuf est sur le bureau. Est-ce pour cette simple proximité que le second l’emporte sur le premier ? Sans doute que cela concoure, oui, au choix mais plus obscurément, l’incongru de la chose glanée, l’hésitation sur son origine, l’enquête qu’il suppose, la finesse de sa dentelle, la légèreté de coque vide et le signe presque typographique que ses quatre crochets m’envoient ; trop de signaux pour passer outre.

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