sommeil des pommes

curiosités des pommes, chiffonnier de textes

Tempus fugit

collage fenêtre

Le sexe est dru, tendu, gonflé.

Au sortir d’un sommeil trop court, les postures prennent dans ce flou de l’épuisement, une netteté inhabituelle. Découpées par la fatigue, le désir et l’urgence sans doute aucun. La chair connaît, du profond, ce que la peau recouvre.

Les gestes sont presque durs ; ils savent, autonomes, assurer leur prise, choisir leur angle et leur tenue, enchaîner leur succession jusqu’à la tenaille qui joint les corps.

Buttée de l’arrondi du gland, si étonnante présence du muscle qui traverse la chair, accordé et haut levé.

Quelque chose anime la présence, exige, impérieuse, à être satisfaite. Cette énergie pure est le maître d’œuvre absolu qui sait composer et enchaîner organismes, tendons, nerfs, approche et touché. Il y a cette sensation d’étonnement devant ce qui a lieu, deux heures avant l’aube, avant le quai de la gare, avant le regard sur le dos qui se tourne pour entrer dans le wagon. Wagon de queue possédant des vitres arrière qui permettent cette vision, occultée sinon par les parois pleines de la dernière voiture.

Quelque chose qu’elle a de lui qu’il ignore qu’elle possède.

Elle se détournera bien avant que le train n’ait entièrement quitté le quai. Traverser à nouveau la gare, un peu moins déserte – Le Relay est ouvert – gagner le parking, frissonner quand même dans la pâleur de la nuit qui cède peu à peu, s’asseoir et démarrer avec la sensation surréaliste d’être maintenant séparée. Non plus seule.

Des équilibristes suspendus à la paroi, profitant de sa verticalité même pour trouver leur gravité. Nul doute que seule la force de ce qui a lieu suspend l’attraction fatale du vide. A cet instant ils pourraient sans doute voler. Mais le vertige et les points d’appuis sont essentiels. Et seule la dureté de la roche permet cela. Prendre appuis sur le temps alors qu’il s’égrène, faire du grain, une surface ; de sa chute, une verticalité formidable.

Le drap est bleu foncé froissé, le mur beige, le sol, une moquette. Les corps n’occupent qu’un tiers de la surface, lui, allongé, les pieds au sol, en bas du matelas. Un peu de biais, comme l’esquisse d’un geste qui s’est interrompu : celui de se relever vers elle, puis, cédant, le torse est retombé.

Trouver de l’essence à six heures du matin dans la ville de Saintes, un distributeur et un café ouvert occupent au premier plan ses pensées ou plus exactement, elle pose ces préoccupations matérielles au premier plan de sa pensée. Au second plan, c’est cette image découpée par la vitre du train, et puis, en sous couche, la chambre, la nuit encore, le flou qu’a retenu sa rétine, couleurs de l’arrière plan où son regard à lui la tient aussi sûrement que son corps. Afin de ne pas être éclaboussée, elle la tire encore en arrière, l’éponge méthodiquement tandis qu’elle guette dans ces grandes rues droites et désertes, les enseignes. La beauté inattendue de grands bâtiments anciens que l’éclairage découpe et souligne, l’effleure.

Sa gourmandise provoque cet enchaînement, cette succession de fait et geste. Elle le reconnaît sans peine. Sans complaisance mais sans culpabilité excessive. Première levée, en revenant dans la chambre, téléguidée dans le brouillard de cette fatigue, elle a commencé à s’habiller, enfilant comme il se doit, la culotte. Puis se tournant vers lui, c’était trop tentant, ce corps abandonné dans un faux sommeil. Une douceur en bouche, sa douceur sidérante. Du rose pâle au plus soutenu, la peau coulisse.

Le panneau est vert, national, puis bleu, autoroute. Rouge et noire, la station Fina. Grises, les toilettes ouvertes par le responsable. La clarté éblouissante du soleil ras en est abîmée, salie.

La finesse du string n’est en rien un obstacle mais un accessoire bienvenu. Habillant pour mieux la souligner la fente et l’os du pubis. Rose clair, presque blanche, la dentelle se détache sur la peau d’été foncée. S’accorde à la pierre claire du piercing. Femme surlignée sur homme nu. Un tableau.

Sept heures du matin. Les ombres neuves s’allongent sur la nationale. Saison de pailles roulées dans les champs comme un jeu en attente, pions géants et dorés qui strient le chaume. Moissons.

Plus tôt, bien plus tôt, lorsque les phares trouaient la route étroite, la densité de son corps sur le siège passager, la fumée des cigarettes balayée par la fraîcheur des vitres ouvertes, une ombre blanc grise a traversé son champs de vision, à gauche en hauteur, une chouette issue du noir et de l’argenté des peupliers. Qu’il n’a pas vue.

L’horaire, le découpage du temps entre la route et la gare, entre son rendez vous à lui sur le port, entre son embarcadère à elle et la navette. L’horaire, serré, où cet interstice s’est imposé : le bond du désir, fauve et absolu, saisissant ses proies dans le mouvement même de son élan. Une fulgurance inouïe, les prenant par surprise, cloués au même espace. Déroutant.

Il se tend vers elle, incrédule, passant du sommeil et de l’obligation de partir, à cette retenue pleine et dévorante. Ses yeux, grands ouverts, sont battus par la fatigue qui s’attarde, assombris de cette urgence soudaine ; le bombé de l’amande retenant le bronze de l’iris, précisé par la lumière crue de l’ampoule du plafond. Ses mains, chaudes sur sa peau par contraste avec l’air frais venant de la fenêtre entrouverte, la maintiennent, la guident dans cette faille étroite, sur la crête de la vague qui les roule en même houle. Le tissu pâle sous le ventre, repoussé sur le côté, la fend aussi sûrement qu’une lame, révélant ce qu’il dissimule. Portée en avant par le glissement du va et vient, et arquée vers l’arrière par la nécessité de l’équilibre à maintenir : prédatrice.

Les routes sont désertes d’abord, puis quelques véhicules, croisés de loin en loin. A l’heure où elle trouve enfin un café ouvert, la circulation matinale repose le jour dans une temporalité estivale. 7h50, il est arrivé à Bordeaux. Une vieille chienne se tient à l’entrée du minuscule bar tabac PMU vert amande. Elle grogne sourdement. La femme derrière le bar, étonnamment petite, boîte bas ; habillée toute de rouge, elle lui apporte un café en s’aidant d’une canne. Un client au bar qui a tout l’air d’un habitué, terne. Le croissant est fade, c’est la chienne qui en bénéficie. De près, contre la table, attendant un autre morceau, sa vieillesse est bien visible : museau et tête sont couverts d’un poudroiement de blanc. En sortant, elle débarrasse sa table : plastique transparent du paquet de cigarette et tasse à café au sucre intact dans son emballage sur la soucoupe.

La fatigue pèse, forçant la vigilance, ralentissant la conduite. Elle suit le sillon étroit qui s’amplifie du souvenir de cette jouissance volée au temps. Deux routes, celle qu’elle suit matériellement, l’autre, tenue dans son corps, déployée par l’incrédulité qui revient, encore et encore, de cette façon d’avoir été l’un à l’autre à la conjonction exacte de l’instant reçu. Elle cesse de contenir la palette qui jaillit, vive, intense, prégnante. Ouverte, la sensation perdure. Franchis en eux-mêmes et par l’autre, ils s’éloignent désormais dans une direction qu’ils n’ont pas préméditée, un endroit flagrant dont elle ignore jusqu’au nom. La peau est un carrefour. Une résonance. Ils ne sont soudain que des passeurs, porteurs accomplis de cette exigence. Convoqués en quelque sorte. Jusqu’où est-on l’un à l’autre pour pouvoir si bien se fondre tout en demeurant entier ?

A chaque mouvement de bassin il se tend vers elle un peu plus, puis se redresse. Ici, exactement à cette croisée, s’amplifie le plaisir, à chaque butée, il s’accroît, les attire plus profond. Tressage presque méthodique, mécanique délicate et singulière. Une ellipse renouvelée dont ils sont le centre. Cela a lieu, si différent de sa ferveur à elle, balayée d’abord par l’urgence puis par la stupeur.

L’écart maintenu, quelque soit la profondeur de la chair, n’est pas un obstacle mais l’arche du passage. Et dans leur face à face, leur regard souligne et relie ce qui les façonne à cet instant. L’amour a la couleur du temps. Du temps donné, volé, reçu, exaucé, écartelé, déchiré et tant que la navette poursuit son tissage, il s’étoffe, de couleur en couleur ajoutée, nuancier ininterrompu.

Il part en mer, elle rentre dans l’île, terrienne à peine, avec assez d’étendue d’eau mouvante autour pour suivre ses marées au large.

Portée au pinacle, la jouissance les balaie en même éclat. Puis, étrangement, les gestes du départ, interrompus, reprennent leur droit. Ils quittent l’appartement où les dormeurs soupirent dans leur sommeil. Nuit venteuse et lune dessinée en planète par un fin croissant. La voiture démarre tout de suite. Pour une fois.

9h23, il arrive à destination tandis qu’elle se gare devant le bouquiniste. Elle est en avance, il est à l’heure.

Le temps les livre.

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Cette entrée a été publiée le 23 avril 2015 par dans nouvelle, et est taguée .
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