sommeil des pommes

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L’omelette

Fait divers
Nantes, 12 décembre 1988.
Parce qu’il n’appréciait l’omelette que cuite à l’huile et non au beurre comme l’avait préparé la maîtresse de maison, un convive a été mortellement blessé d’un coup de feu, a-t-on appris lundi auprès des gendarmes.

peupleraie

Il y a que c’est dimanche. Le creux du dimanche où rien ne repose sur rien. Encombré de ce jour de repos attendu. Quand il arrive ça sent déjà la fin. Il y a que c’est dimanche. Tout sonne creux le dimanche, une coquille vide, vidée de ses promesses. Il y a que c’est décembre. Attentes. Noël. Guetter le père, le barbu en rouge, sur son traîneau. – Si, si, même sans cheminée mon chéri !-. Elle disait la mère. Et quoi ? Par où il passe ? Le vide-ordure ? Le seul conduit qui va partout. Pas bien grand alors le père Noël et ses cadeaux non plus. 54 cm sur 60, pas plus. Mesuré une fois parce que : pas de camion de pompier. Trop grand sans doute. Passe pas par le conduit. Ou alors s’est trompé d’étage. Comment s’y reconnaître quand tout est pareil partout ? L’immeuble. Un cube avec des boîtes. Toutes pareilles les boîtes de la rue Drac, à Bellevue, Nantes. Pour un vrai cadeau faudrait une vraie maison. Avec cheminée, jardin, chien dans la cour. Avec vrais parents dans vraie maison. Raisonnement. Le Noël d’après, c’est bon, on n’y croit plus. On comprend pourquoi les commandes ça marche pas. A sens unique les sous. Celui du tiroir-caisse. Pour ceux qui sont dedans, au centre ville, de Graslin à Royale, place à ceux qui en ont.

Dimanche de décembre. Du monde dans les rues, ouverture exceptionnelle des magasins. Musique mièvre. Grand retour de succès pour Tino Rossi et Mireille Mathieu. Petit Papa Noël à toutes les sauces, du traditionnel au zouk. Oreilles pleines à ras bord, de la cour des Cinquante au passage Pommeraye. J’avais oublié le bruit des vivants durant tout ce temps. Dimanche de décembre.

Les dimanches. Un sur deux, changer de parent. Enfant de divorcés, de séparés. Une nouvelle vie mon petit. De Bellevue à Malakoff. Pas d’omelette sans casser les œufs, claque, craque. Ma tête ouverte en deux. Séparé, le blanc du jaune. Ça mousse chez la mère, ça mayonnaise chez le père. Un dimanche sur deux, un Noël sur deux. Pas facile d’être celui qui. Les parents divorcés. Comme un gros mot, comme une menace. Des fois que ça s’attraperait. Tenu à l’écart dans la cour. Ecole de la rue Doubs. Et ta mère c’est une pute ? Sinon, pourquoi il est parti ? Le goudron, ça brûle, on apprend vite. Ça brûle quand les grands poussent, juste pour voir. Croûtes. Genoux de zèbre, de crocodile, tout écailleux. Cicatrices. Pas que les genoux. Le coin de l’œil aussi, pas loin de la paupière. Canif. Petit et rapide, le cousin. Vu venir juste assez pour pivoter. C’est pas l’œil, c’est la tempe. Là où on met le doigt, – T’es débile ! – en tournant. Un zinzin. Bon pour St Jacques et la camisole ! C’est pour ça qu’ils se sont divorcés. Qui te voudrait comme gosse ? T’as vu ta tronche. Ça brûle. Graviers sous la peau. Dimanche débile de décembre.

Il y a que. Marie. Marinette. Ma Marinette. Mon soleil de décembre. Deux ans contre elle. Avec. Au dedans d’elle. C’est du Noël. Un vrai qu’on se fait tous les jours. Marinette. Aux ailes repliées sous les omoplates. Fin. Délicat.  Trouvée dans la nef, cathédrale Saint-Pierre. Cacher que c’est un ange. Savoir qu’on n’a jamais été regardé comme ça. Avec elle, les morceaux éparpillés trouvent du sens. On se dit. Tout ça pour ça en réalité. Toute cette vie cabossée, ma vie, pour venir vers toi. Illumination. Il reste des possibles. Le cœur qui danse. Cette envie d’elle. Tout le temps. Se sont plantés au paradis : y’avait deux pommes et pas qu’une. Moi, je les ai trouvées les pommes. Juste sous son pull trop grand. Et puis, un peu de moi et beaucoup d’elle dans son ventre. Un enfant. Un gosse réunissant nos deux moitiés. Ça pousse. Doucement. Découvrir le bonheur de prendre du temps. Arrêter de courir. On est arrivé. Manque plus que la maison avec cheminée et chien dans la cour. Virées du dimanche pour chercher maison. Quitter la ville. Quitter les cubes et les boîtes. La Montagne, Bouaye, St-Mars-de-Coutais. Pique nique quand il fait beau. Trouver maison juste avant Noël. A Sainte-Pazanne. Presque une pavane pour mon infante. La vieille t’aime bien. Elle est d’accord. Sous le pull ça se voit que ça grandit. Un bébé de la nouvelle année elle dit, la vieille. Une miette de brioche sur ta lèvre. Je l’attrape d’un coup de langue. Un coup de langue et c’est un coup de volant, un coup de frein. Le temps de penser : heureusement personne sur la route. Et c’est le fossé. Mais le fossé, la branche. La branche d’un arbre. Un gros arbre réel sans ses feuilles. La branche à travers la tempe. Un dimanche. Un dimanche débile de décembre. Plus de Marinette. Repartie mon ange. Défunte l’infante. Pas assez camouflée, protégée, cachée. Vingt-quatre heures dans le fossé avec elle. Contre elle. Plus de dedans. Ni de dehors. Plus de nid. Plus rien à couver. Creux vides des dimanches. N’ont sorti qu’une coquille vide du fossé . Une année pleine de dimanches. Blouses blanches. Un parc. Avec des arbres. Plus aller dehors. Dangereux les arbres. Petites pilules blanches. Matin. Midi. Le soir elles sont bleues.

Sorti hier. M’ont dit que le plus dur était passé. Le deuil, c’est un an. Le temps réglementaire. Trouver quelqu’un pour vous héberger. La famille ? La mère, aux antipodes. Partie loin au soleil. Ras le bol de la pluie elle a dit, mon chéri. Maintenant t’es grand. Quand c’est qu’on est grand ? Le père est mort. Dans la boîte, cimetière St-Jacques. Les morts à côté des fous. Bon débarras. Avoir pensé ça. Bon débarras, à quoi ça sert un père qui se tire ? Ça met des bleus. Ça passe pas par le vide ordure, pourtant, pour une fois, ça devrait. La tante veut bien. Y’a un clic-clac dans le salon. Le temps de voir venir. Une nuit sur le clic-clac. Mauvaise nuit sans pilules bleues. On fait un dîner elle dit. Georges va venir. Tu te souviens de Georges ? Tu parles oui. Le cousin. Le camion de pompier, à tous les coups, il l’avait. Et Jeanne vient aussi. C’est la voisine. Le cube d’à côté. Plus qu’une voisine pour la tante. Deux appartements, c’est plus discret, rue de l’Odet. Faudrait pas qu’on pense. Une maladie de femme mal baisée, c’est pire que divorcée, même vingt ans plus tard. Petits mots quand même dans la boîte aux lettres. Salopes. Elle raconte, la tante, se confie. Elle pleure. Georges n’est pas au courant. Ça sonne. Ah, oui, le dîner. Mon père rentre. Comment est-il sorti du débarras ? Plus de pilule. Oh. Georges. Il lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Mon père, son père, des jumeaux. Le cousin Georges, depuis quinze ans dans le sud. Toulouse et les platanes. Les routes et les platanes. Les accidents il dit. C’est dangereux ces arbres. Il dit. A ramené du pastis. Jaune. Avec de l’eau ça trouble. Jamais vu un jaune d’œuf aussi trouble. Pas de pilule. Les platanes il dit. Je te sers encore un verre ? Qui ne dit mot consent. Il sert. Les platanes. Jeanne bat les œufs. On se fait une omelette, a dit la tante, sans façons. Ah oui, il dit. Fais-la à l’huile. D’Olive, il précise. Avec des oignons. Ici, vous savez pas cuisiner. Juste des biscuits, Lefevre Utile, le petit beurre LU, tu parles ! Encore un verre ? A l’huile, je te dis ! Jeanne la fait au beurre. La tante dit : trop tard, tant pis. Les platanes. Encore. Il n’a que ça à la bouche. Les platanes. Dimanche débile de décembre. Fallait qu’il la ferme. Fallait qu’il se taise. Quand il est revenu des toilettes – ah ! le pastis ça descend tout seul – je l’ai aligné. PAN. Pas loin de la tempe. Plus précis qu’un canif, hein Georges ! T’as raison, les platanes c’est dangereux.

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Cette entrée a été publiée le 2 juin 2015 par dans nouvelle, Textes.
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