sommeil des pommes

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Variation en heure majeure

variation en heure majeure

Elle est allongée, une gisante au creux de sa lassitude. Le dessus de lit est d’une couleur crème. Ont roulé contre son flanc les petites bouteilles de verre fumé. Les cachets sont toujours à l’intérieur. De façon inattendue, il y a cette eau qui envahit la chambre d’hôtel où elle est venue mourir. A l’écart, loin de sa maison, de son fils, de son époux. Une série de vagues. La mer, étonnante. Écumante, un peu, dans la montée bouillonnante de l’eau.

Je suis dans la salle, séance de fin de journée. Et je regarde.

La femme, le lit, les vagues. Surréaliste. Mais est-ce qu’on ne dit pas « être submergé » ? Débordée par sa vie, par la question de cette vie. Et son épuisement. En couche. Engluée dans l’épaisseur d’elle-même. L’eau monte, envahit le lit, la recouvre. Immobile les yeux fermés. Immobile, en partance.

Elle est vêtue à la mode américaine des années cinquante. Taille cintrée, chemisier bouffant et jupe évasée. Faisant de chaque femme une fleur dont les larges pétales se balancent à auteur de cheville. Mouillée en l’occurrence, froissée. Une averse trop drue.

Certaines heures sont, par leur simple existence, la marque d’un passage de frontière : un gâteau raté, le regard d’un enfant. Et dans son ventre, cet autre qui se dessine. Ça commence à se voir, un peu.

Est-ce que tu peux comprendre combien cette scène, cette femme racontée là me touche ? Est-ce que tu peux comprendre combien les heures immobiles vous noient ?

C’est si étrange : un jour au réveil, quelque chose a changé. Basculé. Un rien. Une poussière d’œil, c’est à ça qu’on pense. Une gêne sous la paupière. Ça va passer. Et le lendemain et les jours qui suivent, cela demeure. La poussière devient une tache qui s’étend. Les choses se révèlent différentes. Pas forcément floues. Si ce n’était que cela : une myopie passagère et corrigeable. Mais c’est autre chose. Comme si les règles de perspectives connues depuis toujours avaient subi une modification. C’est embêtant. Empêtrant même. A toute heure du jour tu n’es pas à la bonne place. Tu tentes désespérément de retrouver ton assise, de reprendre le cours normal des choses. Et ça ne passe pas. La seule solution trouvée réside dans le mime. Peu à peu, les gestes imitent ce qui doit être. Non ce qui est.

Elle a tant lutté sous cet air de femme fleur, de femme au foyer. Elle s’est tant battue pour être une femme exemplaire. Pour retrouver la bonne perspective. Bien sûr, la lecture qu’elle ne quitte pas, ce court roman, sous ses airs sages, sous ce prétexte d’évasion – « je vais lire un peu » –, sous l’innocente apparence d’un livre – une couverture, un dos, un titre, Mrs Dalloway, les feuilles serrées de noir – lui verse goutte à goutte sa distillation. En réalité elle a le sentiment qu’on lui écrit, à elle, depuis un autre côté des apparences.

De cette place d’en deçà les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être. Sous leurs apparences plates et riantes – une réception et son pétillement – elles sont épaisses. De vrais mille feuilles. Déroutantes. Lire ces mots, recevoir cette épaisseur, dans le vide de ses jours, c’est un peu comme si elle avait entre les mains un mode d’emploi. Une piste qui s’enfonce dans le dédale, opaque et translucide. Tentant et inquiétant.

C’est si bizarre. Ce n’est pas la tentation de s’y glisser qui la retient, c’est plutôt la crainte de ne jamais revenir. Quelque chose de définitif. Sans appel. Et pourtant, encore plus là, entre les plis, qu’ailleurs, ce type d’arrêté est un trompe l’œil. Parce qu’elle ne meurt pas pour finir. Submergée, prête à se laisser glisser, recouverte par les langues d’eau – comme un repos – elle refait surface.

Dans ce film il y a trois hommes : l’éditeur, si inquiet de son épouse, attentionné, trop sans doute. Il n’est pas loin de penser qu’il se sacrifie pour elle. Le mari, ancien soldat, si émerveillé devant celle dont la pensée lui a permis de revenir vivant de cette guerre. Le poète, torturé. Si douloureusement épris de celle qu’il surnomme « Mrs Dalloway ». Mourant. Mort. Honnête ?

Un peu de toi dans chacun d’eux.

Je ne retiens que les femmes de cette histoire, surtout elle, dans cette chambre d’hôtel. Et en y repensant alors que je t’écris, je réalise que ces hommes créent l’une des lignes de contraste où se jouent les heures de celles là. Tous amoureux. Très. Et tous impuissants. Est-ce plus difficile pour un homme que pour une femme ? Si chevillée à leur longue histoire virile, à cette lignée héroïque, protectrice et dominante, où il est hors de question de faillir. Une obligation anthropologique presque. Et aussi : l’impuissance : incapacité à pratiquer le coït. Un handicap physiologique. Une rébellion à l’envers. Non pas dressée contre mais pendant hors. Ne pas avoir les moyens. J’en perds mes moyens ou les bras m’en tombent. Ne pas pouvoir. Je ne peux m’empêcher de penser que le pouvoir est lié à l’avoir. Tu pourras toujours traiter mes digressions de marxistes mais ce n’est pas de cela dont je parle. Ces femmes tentent d’être. Du dedans. De se faire de la place au-dedans d’elle-même.

La chambre est luxueuse. Les plafonds donnent le vertige et toutes les tonalités se conjuguent en blanc crème, du plus délayé au plus concentré. Le lit est haut et large. Un enfant le verrait comme une petite montagne neigeuse au milieu de la chambre. Idéal pour une partie de cache-cache. Mon hôtel était sombre. Une déclinaison de clair obscur zébré par l’interstice laissé entre les rideaux foncés. Plus tard, le clignotement de l’enseigne a bercé l’ombre et marqué mes paupières d’une pulsation bleue, presque amicale. Le motif de la tapisserie, une vague fougère stylisée, s’est peu à peu fondu dans le soir, ajoutant dans cette disparition progressive de nouveaux masques grotesques à ceux qui s’étaient dessinés, à force d’observation, dans l’après midi. A côté de la fenêtre, un cadre. Un champ, une bicoque, le ciel. Il arrive un instant où l’immobilité te fait entrer dans le minéral, ajoutant à l’absence de mouvement une densité qui te retient. Tu ne te débats plus alors. Il y a là quelque chose de la résignation : tu renonces. Plus de pensées zigzagantes et erratiques tricotant le bord de routes mille fois prises. Comme la pierre, tu absorbes, mais par les yeux. Fixe le regard devient buvard.  Il n’y a pas d’ennui, pas de conscience du temps. Tout au plus une distante observation de cet état. Une inquiétude par-dessous. Le prochain embranchement caché au creux de ce rien, tu le sens bien, pourrait être de laisser tomber le lambeau de conscience qui ainsi s’inquiète encore. Gommer totalement. Choisir la folie.

C’est très… surprenant sais-tu, de se retrouver à cet endroit ? Totalement inconnu. Normalement tu reconnais la forme de tes émotions, elles sont évolutives mais gardent fondamentalement leur goût premier. La trace indélébile du premier face à face. Une saveur originelle en somme. C’est comme ça que Proust joue aux poupées russes avec sa madeleine. Il suit la circonvolution de ce plaisir. Pour les douleurs, ça fonctionne de la même façon je crois. Mais ce blanc ? Tu en as peut-être une fois – dont d’ailleurs tu ne souhaites pas te souvenir – effleuré le contour. Te voilà dedans. Inconnu. A peine si tu te souviens de l’entrée.

Je crois que c’est à ce moment là qu’elle suffoque et sort de l’eau. Elle saisit le pâle reflet du passage et le suit avant qu’il ne s’efface totalement. C’est organique. Tu peux arrêter de penser, de ressentir mais pas de respirer, le corps se rebelle, programmé pour sauver ses abatis quand le pilote a déserté les commandes. Moi aussi j’ai choisi un hôtel pour voir ma vie en suspend. Un lieu anonyme. Comme une négociation en terrain neutre : que rien ne vienne se mettre dans la ligne de mire. Pas de rappel. Pas d’interférence. Pas de fading : un objet et son histoire, un vêtement et son contact, une odeur familière. L’arrondi de la rampe sous les doigts. Le vieux clappe de cinéma sur le mur, figé sur une dernière prise, ce nu exalté dans son cadre. Une chambre. Idéale pour une si grande fatigue. N’importe quel lieu ferait l’affaire au fond. Tant qu’il est  sans traces, ni amarres. Sans le réconfort du connu, imprégné et chuchotant. Le silence. Une chambre. Une indifférence. De toutes façon, on ne restera pas longtemps, tout au plus une nuit, payé d’avance. Protéger ceux qu’on laisse. Qu’ils ne soient pas les premiers. Avant d’arrêter de penser, tout cela est à peu prés cohérent. La surprise c’est ce blanc. Ma surprise, devant cette scène, c’est le blanc. Il m’a fouettée plus violemment que les scènes insupportables de Tarantino, dans cette façon qu’il a, en un quart de seconde, de passer de la fiction au réel. La violence est vraie. Marquée de plein fouet.

De ces instants tu n’as rien su. De tout ce blanc non plus, hormis ma nausée devant cette absence de couleur trop ostensiblement affiché.  Lié à mon état sans doute. Un désagrément passager.

Elle finit par se relever de ce lit. L’eau a disparu. La chambre aux rideaux crème est calme. Elle se lève et s’en va. « Finalement j’ai changé d’avis », voilà ce qu’elle dit à son fils. Elle enchaîne sur sa coupe de cheveux ; le passage chez le coiffeur qu’elle avait trouvé comme alibi est devenu un moment de cette journée. Puis elle ajoute un détail, je ne sais plus bien, pour sa couleur ou sa coupe. Elle a changé d’avis, elle est toujours vivante. Elle a choisi.

Finalement, j’ai changé d’avis. Je croyais que choisir de ne pas devenir folle en quittant le blanc était suffisant. Je croyais que décider de porter cet enfant, de te le dire, me permettrait de retraverser le miroir, comme Alice, de quitter toutes ces épaisseurs pour une surface plane et rassurante. Cette chambre, il y a quatre mois.

Mais ça pousse de toutes parts. Ne va pas me parler de la phobie du plein de la femme enceinte. J’ai le besoin de place. Me faire et lui faire de la place. Hier je suis entrée dans ce cinéma pour la séance de dix huit heures. The Hours. Un film inspiré par un livre de Virginia Woolf dont j’ai lu les nouvelles il y a peu – je crois que je t’en ai parlé, mais l’as-tu entendu ? J’avais le temps. Ton absence me déchargeait de ces menues tâches qu’on s’applique à faire en vivant à deux. Dans quelques jours tu seras dans une zone reliée au réseau. Tu sais qu’en ouvrant ta messagerie tu y trouveras un mail de moi. Celui-ci est un peu plus long que d’habitude.

Je ne suis ni dans un hôtel ni à l’appartement. Devant moi il n’y a que des vagues qui se brisent sur les rochers. Régulières. Plus ou moins fortes suivant les marées, mais écumantes. Elles font, passage après passage, luire la roche qui se plisse curieusement. On dirait des écailles, un monstre marin retenu par le mouvement des vagues, figé dans sa plongée jusqu’à son usure lointaine. La torsion de cette arrête dorsale donne à penser qu’il a plongé vite, avec énergie. Il n’y a rien de paresseux dans cette courbe. L’écoulement de l’eau n’en parait que plus lente. Inlassable. A bien les regarder, je sens leur rythme, leur respiration, l’alternance entre l’erratique et le rythmé. Il paraît qu’il existe des vagues anormales qui apparaissent où on ne les attend pas. Gigantesques. Puissantes et dévastatrices. Inexplicables sauf par l’équation de Schrödinger. Et qui la connaît celle là ? Elles heurtent l’obstacle dans un flamboiement d’écume. Une myriade en suspension, une sculpture d’air, splendide et éphémère qui se dissout dans le ruissellement. Une mousse d’eau fouettée s’éclaircissant dans un éclatement de blanc. Non pas uniforme mais infiniment vibrant, mobile, massif et léger.

Je vais rester ici. J’ai encore le temps, cinq mois, le temps de voir venir, de regarder la grève, encore trois mille sept cent soixante huit heures pour découvrir si je sais, ou non, transmuer le blanc crème, lisse et dur, en écume. Tenter de passer au travers et peut-être revenir.

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Cette entrée a été publiée le 3 juin 2015 par dans nouvelle.
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