sommeil des pommes

curiosités des pommes, chiffonnier de textes

métro

métro

Il y a ceux qui vous voient sans que vous le sachiez
Il y a ceux qui vous regardent sans que vous le découvriez
Il y a ceux qui vous soupèsent tandis que vous le sentez
Il y a ceux qui vous découvrent pendant que vous les regardez
Il y a ceux qui vous ignorent et que vous ne verrez jamais
Il y a ceux que vous regardez en espérant être vue

Du bruit sourd de la rame dans le virage d’entrée de station, des corps qui se tassent dans la fin du jour, de la fatigue qui se déplace à chaque arrêt, de ceux qui veulent descendre, de ceux qui veulent monter, du claquement de la porte,

de l’enfant au bonnet vert, des chaussures sur des pieds à plats, croisés, à chaussettes, à pompons, à bottines, à baskets épaisses ou fines, de la lumière électrique jaune qui gomme le temps, est-on du jour ou de la nuit, on ne sait plus, de cette tristesse qui prend consistance, de l’attente de la destination, du silence brassé par le martèlement des trépidations souterraines, d’une humanité désaccordée, une dissonance filée,

du trajet qui s’allonge et soulage peu à peu le ventre du wagon, désépaissit les corps, de l’air qui circule mieux soudain, du possible de se souvenir un instant qui on est, du temps qui reprend consistance, du mouvement fluide qui attire l’attention sans vraiment y prendre garde, puis du corps qui est entré et s’est assis dans la rangée voisine,

du regard qui se baigne sur ce corps et qui s’ébroue, surpris d’être mouillé, de cette fluidité qui intrigue et perdure depuis qu’il est assis, d’une sensibilité particulière des traits qui composent ce visage et de leurs dispositions, de l’arc des sourcils en feuille de saule au brun liquide de l’œil, de la peau mat, sombre et pourtant lumineuse, de cette envie d’y mettre la main, de la finesse du nez dont on ignore quel adjectif correct pourrait s’y accoler – celui d’aquilin semblant trop usé, des tresses fines qui s’arrêtent à la nuque que l’on ne voit pas puisque le voyageur s’est posé en face, de toute cette beauté qui est assise là comme un quidam, de cette aimantation au cœur de la grande faim, de ces longues mains rieuses immobiles sur ses genoux, de la nonchalante détente qui découle de toute sa posture, de ce regard qu’on voudrait voir s’attarder, du hasard fabuleux à l’avoir soudain sous les yeux, qu’il soit monté précisément, maintenant, ce jour et cette heure, à cet instant, dans cet espace et pas un autre, du blanc net et vernis de porcelaine qui enserre l’iris, de la peau découverte au ras du pantalon, dégageant la cheville et le pied dans une paire de sandales de cuir un peu lourdes, non pas artisanales mais de qualité, usées et patinées mais pleine d’élégance, de la chair dense et ramassée du muscle lourd et long sous la patine du triceps, de la clavicule, clé du port de tête, désarmante soudain par la fragilité qu’elle révèle entre le coton et la gorge,

de la langueur de cette peau dans l’air calme du petit matin qui garderait de la caresse le velouté d’un pollen impalpable et diffus glissant aux paumes, de cet émoi à le découvrir dans chaque jour tu ne te rassasierais pas, des lieux où il t’emmènerait danser dans ta robe bronze à la lourdeur opalescente, de l’arrivée à l’aube sur une place de ville encore déserte, guettant l’ouverture du bar et du marché, de l’odeur tiède du comptoir, du fracas des premiers camions, du cri des hommes dehors, de l’odeur du premier café mêlée aux paroles vives traversant l’installation des stands, de la chambre à l’arrière de la place d’où parvient la rumeur diffuse du marché, du semis de fleurs anciennes de la tapisserie et des ressorts un peu mou du sommier où vos corps se reposeraient du lent mouvement de la nuit, de la trouée des phares, du décalage ressentit quand on se lève l’après midi, du possible d’être avec lui,

de la mélopée sourde qu’il aurait dans le jouir, qu’il sentirait dans tout son corps et que pourtant il n’entendrait pas franchir ses lèvres, un son modulé sur quelques notes demeurant basses, une invocation renouvelée devant l’étonnement qui le saisirait à chaque fois devant le corps des femmes, de ses rituels inventés, le grigri du porte clé, le café journal du mardi soir, le thé du matin en buée de jour, de la façon dont les hommes se scrutent dans le miroir il aurait, lui, une insistance à considérer, à chaque fois, le détail de ses pommettes, de sa colère éclose lentement, mûrie tard déchirant le papier de riz de son enfance, de la manière dont il tiendrait un livre très aimé comme un oiseau encore étourdi de son vol, tremblant un peu entre ses mains, de son absence au cœur du monde au moment où il rejoindrait la peau sèche et tendue du tambour où il suivrait la naissance du battement de la résonance sous ses paumes,  de sa tendresse comme un cri pour une femme nommé Lili, sa mère, revenue de tout et d’elle même, portant son rire comme l’unique façon d’affronter le monde, de sa silhouette dressée contre l’opaque de la vitre à cette heure vide qui précède l’aube, un veilleur attentif sur la crête de la fatigue, de son for intérieur où se recomposerait sans cesse la même image, le cours d’un fleuve large et laiteux vu de très haut, se mêlant au bleu d’une mer, un arbre d’eau aux multiples racines plongeant dans un océan de murmures chantants et indistincts, de la ligne bosselée de ses vertèbres, ondulation de sable à marée basse, de sa passion pour son travail, de sa curiosité et de son exigence, de son sommeil calme comme une dune gigantesque effleurée par un vent lointain dispersant l’infinité de ses grains, de sa cicatrice dentelée en demi lune au mollet gauche où se tiendrait le souvenir de la fuite devant le molosse de son enfance, de son rêve récurrent où la mer s’immobilise pour lui permettre d’avancer sur elle, de son écoute qui attrape ce qu’on ne s’était pas entendu dire, de son sourire qui à chaque fois te prendrait  à son sortilège, de ses nostalgies sourdes et denses que tu ne chercherais pas à chasser mais dont tu explorerais la couleur avec lui, le tenant par la main jusqu’à ce qu’il te hisse hors de ces paysages, de la rumeur de vos histoires, de vos oublis retrouvés sur le pas de la porte, de vos pas en silence dans le gel de l’hiver sans vous toucher, avançant à la même allure, saisis par tout ce grand froid qui immobilise le monde dans l’arrêt absurde de la mort de Lili,

de ce qui se dit à paupières décloses dans le rythme tu des chants enfuis, de ce qui vous fonde et vous dresse, combattants aspirant à la trêve, vivant de par vos bords qui se reconnaissent et apprivoisent ce que vos mots démentent, des silences qui s’esquissent derrière une phrase retenue, du bonheur à penser que cela est sans rançon, ni contrepartie, de la liberté de vous inventez sans avoir à le prouver, des dépouilles enfin quittées de ce qui vous habitaient, de ce qui vous étonne et vous retient, ce goût inusité de cardamome poivrée, de l’habitude défaite par l’exploration minutieuse de vos paysages, de vos retrouvailles après une absence inattendue et de celles qui mettent fins à un déplacement prévu, de l’impatience gourmandée à aller vers vos peaux, du savoir qu’il est parfois nécessaire d’être consolé des gens qu’on aime, de ce que consoler signifie au sens premier et étymologique, rendre entier, des morceaux que l’on offre pour s’en tailler d’autres,  du rire qui tremble au profond sur le dessus de vos jours,

du chuintement aigu de la rame en freinant sur le quai, des corps qui se lèvent, tanguant un peu dans l’ultime secousse, du blanc jaune de la lumière reflétée sur la barre lisse et métallique où les doigts laissent une trace grasse qui s’évapore recouverte par d’autres mains, de l’attente baissée, levée, fixée sur la vitre, le dos, l’affiche, de la tête perdue dans les nuages, dans ses pensées, dans ses errances, dans ses attentes, de ce qui aurait pu être, de la foule clairsemée qui regarnit la station, de l’ovale sombre troué de néon qui happe les marcheurs au bout du quai, des écrans de surveillance quand la rame démarre qui désignent celui qui s’éloigne, isolée de sa grâce sur le rebord où glisse, lentement puis de plus en plus vite, le wagon accroché et entraîné par l’élan moteur du métro tout entier, du soudain souvenir qui prend la place du corps tangible, du vide du siège en vis à vis puis de l’homme indécemment autre qui y prend place, du chagrin à être assise là encore au lieu de marcher derrière lui, de suivre, tenace, le pas léger qui n’a pas l’air pressé d’ouvrir l’air trop moite, d’encore jouir de la permanence de l’emprise du regard, de monter les marches encadrées de panneaux publicitaires longilignes, d’écouter sourdre le battement des semelles qui s’amplifient dans le couloir, de vous deviner plus nombreux que deux, de le voir se retourner, comme cherchant soudain sa route et de voir enfin son regard t’effleurer et hésiter, quand même

avant de poursuivre sur sa lancée, de devoir raccourcir la distance entre vous puisqu’il s’est arrêté, d’être contrainte de le croiser puisqu’il a fait demi tour pour s’engouffrer dans l’autre escalier, de te dépêcher de monter les tiens pour ne pas le perdre de vue de l’autre côté du boulevard, de vous asseoir dans le même café, de continuer à l’espérer, de continuer à penser que tu vas lui parler, de comment tu peux oser et faire pour lui dire que c’est lui, de la nécessité à ce qu’il le sache, de ce qu’il ne peut pas continuer à ignorer plus longtemps,

de descendre à ton arrêt habituel, de remonter lentement le quai, le couloir, l’escalier, puis l’autre, de sortir sur ton boulevard, de voir les marronniers en fleurs, de t’éloigner, de te mêler aux gens soudain détendus par l’air, la fin de journée, la saveur de la saison, de longer la vitrine brillante d’un magasin de chaussures, de penser que ces sandales ressemblent aux siennes, d’attendre aux feux, de la femme avec un point peint sur le front d’une encre sombre contrastant avec le flamboiement du rebord de son sari, d’une adolescente impatiente, tache de roux vibrante sur le trottoir, de celui qui vient du kiosque, en face, et garde la tête baissée sur son journal donnant à voir la rotondité de son crâne sous le cheveux ras, du vert découpé par l’autorisation d’avancer outrepassée par les quelques uns déjà devant toi, d’avancer sans plus attendre, de t’engager entre les deux bords, de rejoindre l’autre rive, de tourner à l’angle de la rue qui cache les montants forgés et torsadés qui maintiennent l’enseigne ovale de l’entrée du métro dont tu es sortie.

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Cette entrée a été publiée le 14 juin 2015 par dans nouvelle.
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