sommeil des pommes

curiosités des pommes, chiffonnier de textes

La démangeaison

artifice wp

Tu crois rêver le livre, tu es rêvé par lui
Edmond Jabès

Comment c’était, vous me demandez sans cesse de raconter, raconter quoi ? et raconter comment et de quoi à dire ce qui a eu lieu, tout est dedans agglutiné, tassé, serré, tout est dans le cri, ça crie encore, une écorchée comme si la peau lui était retirée en même temps qu’elle hurlait droite sous le ciel, sur la rue, devant la vitrine, tout est tenu à l’intérieur, par quel bout je peux l’attraper, comment voulez-vous ? Vous dire comme ça me vient, comme ça me revient ? de là-bas à maintenant, si je retourne dans cet après midi, si je reviens, là, sur le trottoir, à la terrasse, là, alors,

la première chose c’est une tasse, éclats marrons au ventre blanc, juste après la chute, morceaux de tasse brisée sur le noir de la route, une route qui sent encore le goudron frais, passé la semaine précédente, le son net et mat de la tasse qui s’ouvre à terre, éclate comme un fruit mûre, la soucoupe est juste fêlée, bizarrement, on dirait une comète attrapée par le noir, une comète et sa chevelure de poussière d’étoiles, dans un ciel de nuit noire,

la première chose c’est la tasse, la deuxième chose c’est un tabouret, le tabouret rangé près d’une caisse, une espèce de courte échelle pour atteindre les livres les plus hauts, un tabouret recouvert de plastique noir qui forme des aspérités sous la fesse, sous la fesse pour peu qu’on porte un tissus léger ça vous laisse des petites marques rouges, comme des piqûres de puce, régulières et circulaires, mais ça ne pique pas, ça démange ailleurs, ça fourmille entre les doigts, dans la paume, sur la pulpe qui a  caressé-tenu les pages, juste là oui, une main qui tient un livre ouvert, un équilibre délicat, souplesse du poignet, position des doigts répartis entre la couverture et sur les pages maintenues ouvertes, une précision qu’on ne voit qu’aux utilisateurs des baguettes chinoises,

la première chose, la tasse, la deuxième le tabouret, la troisième, la chaleur, chaud comme il ne devrait pas faire, à peine avril, vous y croyez, vous qu’il puisse faire une telle température ?, en avril ne te découvre pas d’un fil, mais bien obligé ce jour là, la rue ondulait, les visages étaient roses tendance rouges, trop de vêtements, les surpris des matins frisquets rattrapés sous leurs pulls par la verticale du soleil, elle aussi oui, bien sûr, elle aussi avec ses manches longues, son chemisier clair sur la longue jupe, elle aussi mais pas plus que d’autres, non pas plus, rien à voir et rien à dire, d’ailleurs je n’avais rien dit, rien, pourquoi ?, on se fait tous surprendre un jour de cette façon là, trop ou pas assez, c’est inconfortable mais rien de dramatique, la terrasse, un peu d’ombre, je soufflais, en congés, je ne faisais rien, juste là, un livre entre les mains, un livre qui venait d’en face,

la première chose c’est la tasse, la deuxième, un tabouret, la troisième la chaleur, la quatrième, oui, les livres, d’accord, vous voulez que je vous parle des livres, des livres dans la librairie, depuis dehors, à travers la vitrine, ils sont partout, jusqu’au plafond, sur les tables en piles, têtes bêches, toujours un titre lisible même en tournant autour ; au fond, une latte de plancher grince près des livres de voyage, des chaises aussi, plus confortables que le tabouret, autour d’une table mais ronde celle-ci, une qui parle de thé et de pluie et de temps et du silence ponctué par le carillon, ça sort, ça entre ou ça sursaute surpris par le déclenchement du carillon alors qu’on est dedans, dedans et qu’on ne va pas sortir de si tôt, – on pense toujours qu’on tombe sur un livre, à dire vrai, ce sont eux qui vous trouvent, vous saisissent et vous emportent quoiqu’on s’en défende – alors ça sursaute comme pris la main dans le sac, on ne s’y attend pas, ça reflue, on quitte la zone du plancher où le carillon s’est déclenché, on s’en tient éloigné, on verra ça plus tard, quand il faudra sortir, tant qu’on y est, on y reste, à l’abri, j’étais passé voir, au cas où, j’étais passé voir, oui, pourquoi je nierai ? Avant, avant la terrasse, assis sur le tabouret, j’étais resté un peu, elle était en retard mais elle l’est toujours, vous savez ?

la première chose la tasse, la deuxième, le tabouret, la troisième, une chaleur à ne pas croire, la quatrième, les livres, la cinquième, la fenêtre poussée dans la vitrine par un grand livre ouvert en pleine page, un peintre et un auteur, morts, une fenêtre qui respire, la cerise sur le gâteau, un œil qui vous considère, vous jauge quand on se penche vers lui, d’abord gêné par le reflet du corps sur la vitre, un reflet où s’imbrique les autres titres présentés, un instant avant que l’œil ne s’ajuste on se penche et on devient un mille feuilles de livres et de couvertures, on porte le flamboiement d’un costume d’Arlequin, un costume magnifique, et puis le regard se centre, finit sa mise au point sur le livre et le costume retourne derrière la vitre, redevient une cour respectueuse autour du livre grand format, édition de luxe, ou réédition, un trésor de bibliophile rendu disponible au grand public qui rayonne là, sûr de lui, ces deux pages couleurs et lettres mêlées, qu’on ne peut pas ne pas voir, qui exigent d’être vues, au milieu de la vitrine, toute cette transparence ouverte sur la devanture, des livres comme des gâteaux, des livres comme un délicat entassement de tuiles au chocolat, toute la vitrine qui se tend sur la rue, qui harponne, retient, un détail vu du coin de l’œil qui attrape, ramène à lui, un titre, une couleur, une collection, et cet ouvrage de grand format qui m’a retenu sans que j’en remarque l’ironie, sans que je fasse le lien, sans que j’y pense, sans que je comprenne que forcément, elle, elle le verrait et que forcément ,elle, elle ne pourrait plus bouger, mais on ne pense pas toujours à tout, n’est-ce pas ?

la première chose, une tasse, la deuxième, un tabouret, la troisième, la chaleur, la quatrième les livres, la cinquième, la vitrine, la sixième chose c’est quand je la vois, trop tard, déjà arrêtée face à la vitrine, déjà saisie, déjà bien trop immobile, cet arrêt total, suspect, le signe qu’on voudrait ne pas voir, le signe qui signale que quelque chose est en cours, déjà en cours et que moi, de l’autre côté de la rue, trop loin, même si je me lève vite, trop vite et que je bouscule la table et que la tasse tombe et se brise, c’est déjà trop tard, ça va plus vite qu’on ne pense, on s’illusionne, vous savez, on pense que non, jour après jour, les symptômes sont d’abord anodins, quoi de plus, elle aime les livres, je l’avais vue avant de la rencontrer, avant qu’elle ne me voit, je l’avais vue soupeser, trier, chercher, empiler, ouvrir, repousser des livres, elle avait cette tenue du corps, cette soudaine légèreté de ceux qui passent ailleurs, auprès des mots, de ceux qui traversent et s’éloignent tout en restant là, elle était entre deux rives, entre deux pages, entre deux titres, même dans l’amour après, ensuite, plus tard, même dans l’amour j’avais parfois le surprenant sentiment de la sentir bruisser sous moi, comme si tous les mots qu’elle avait lus avaient fait germer des pages sous sa peau, comme si sa chair s’était recomposée, une peau de couverture, une peau pour protéger le dedans, pour retenir les mots avalés, pour les retenir et puis quand c’est devenu trop – mais comment savoir ça, quand ça devient trop, on se fait surprendre, comme par  la chaleur, comme par le bruit d’une tasse qui se casse,  avant d’être inhabituel c’est dans les jours, dans l’enfilement des jours, une démangeaison, une traînée de boutons rouges, le trajet d’une puce qui se serait exclusivement attaquée à sa main droite, grimpant à l’assaut depuis le poignet jusqu’aux phalanges de l’index et du majeur puis s’élançant pour aller couronner le pouce d’un flamboiement serré, une irritation, on pense aux premiers signes mais ensuite il y a cet incessante lecture, trouver un autre livre, vite, ses échappées hors de la maison, à n’importe quelle heure aussi absurde que cela paraisse, comment trouver une librairie ouverte la nuit ? ici, déjà Jo, la libraire, l’avait surprise à l’attendre devant la porte close, comment aurait-elle pu savoir que c’est toute la nuit, tout au long de la nuit qu’elle avait rôdé, tenue en veille par la démangeaison, par la nécessité à en avoir un autre, et vite, puis elle ne s’est plus fait surprendre, elle a pensé réserve et stratégie, elle les cachait partout pour tenter d’oublier où il en restait, pour pouvoir tomber dessus quand la pile en évidence était finie, retrouver un livre dans un recoin signalait la fin de sa réserve, alors moi, j’avais tenté de freiner son appétit, de la distraire de cette idée fixe, j’agitais des projets devant elle comme un éventail, comme si son air léger et frais allait pouvoir l’extraire de cette emprise et il y avait des paliers, des moments où elle était presque comme avant, presque, elle redevenait juste cette lectrice au corps gracile penché sur un livre dont le regard est un peu flou en sortant de la page mais qui est capable de vous voir, de vous reconnaître, j’avais pensé ça, aller boire un verre, lui donner rendez-vous, l’obliger à sortir, et elle était là, signe qu’elle avait tenté de passer outre à ce qui lui rongeait incessamment les entrailles, à ce qui réclamait son dû, cette faim dévorante et les deux pleines pages ouvertes du livre grand format, passion de bibliophile diffusée à l’encan de la vulgate, cet auteur du nord où il fait si froid, le froid règne dans le livre, c’est drôle non alors qu’il faisait si chaud, si diablement chaud que même le goudron frais avait tendance à retourner à son gluant de pause, encore un peu plus et les morceaux de tasses seraient restés collés, et même de bruit il n’y en aurait pas eu, mais, elle, alors, figée, extraite de la rue, extraite de l’arrière plan un peu flou que ma lecture avait jeté sur la rue – oui je lisais, bien sûr que je lisais à la terrasse, je vous l’ai dit, j’avais un creux, un temps, je l’attendais, pourquoi ne pas lire ? elle droite et tendue, elle, ses yeux fixes lui faisant un visage de pierre qui pourtant, étrangement, continuait à se tendre par dessous l’os, il n’y avait plus que son visage, même pas un visage, une tête détachée du tronc, détachée du contexte de la rue, cette tête seule était pur effroi, j’étais debout déjà quand elle a ouvert la bouche et s’est mise à crier, à hurler devant le livre de Knut Hamsum, à hurler à la mort devant La Faim qui s’exposait en vitrine par cet après-midi beaucoup trop chaude d’avril, sa bouche s’est ouverte sous le hurlement, sa tête a basculé vers le ciel, le corps n’a pas bougé, il a tenu la plainte jusqu’au bout, un bref instant tandis que j’avançais, englué dans le goudron, dans le sirop de cette canicule anormale, elle et lui face à face, le dessin de Munch passé de l’autre côté de la vitrine, le dessin du cri incarné sur le trottoir, une tête, un corps droit et une bouche ouverte sous l’effroi, elle comprenait vous savez, elle était en train de comprendre qu’elle l’avait, que la maladie c’était ça, cette faim qui la tenaillait, que c’était cette infection qui creusait en elle ses galeries, toutes les pages lues en appelant d’autres, encore et encore, la bibliophagie qui se termine dans les rares cas étudiés avec le cri, le cri, comme si tout les mots lus sortaient d’un seul coup du ventre, tressés, écrasés dans le cri, réduis en bouillie de sons, puis le corps a plié, s’est effondré, et elle, la lectrice femme-statue, mon amour, folle peut-être, couchée sur le goudron avec le sursaut de la rue tout entière se repliant sur elle.

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Cette entrée a été publiée le 15 juin 2015 par dans nouvelle.
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