j’écoute la forêt des beaux-arts

sur la pratique de l’écrit esba – angers

 

J’écoute. Depuis deux ans, quatre mois par an, chaque semaine, dans l’École, j’ai écouté des textes. Lire, écouter par les yeux
J’écoute des textes, par leurs branches, leurs branchies, leurs racines, leurs charmilles.
Dans la forêt des mots écouter bruire leurs feuilles, dériver les algues des hauts fonds.

Commencer par la joie.
La joie à y aller, à y être, à écouter, à échanger. Une joie singulière, tamisée par la canopée des mots au-dessus de nos têtes, dans l’arrondi de clairière de la bibliothèque. Et l’attention, une vigilance haute. Est-ce elle qui alimente la joie ou l’inverse, tu ne sais pas bien.

L’attention commence en recevant les textes, – surtout ne pas lire avant de les avoir imprimés, classés, regroupés par auteur.
Dégager le temps pour lire. Puis plonger. Entrer dans les phrases, aux aguets, griffer la page d’un trait de crayon, entendre les résonances sous-marines, cette acoustique portée par l’élément liquide.
Lire avant d’échanger, c’est plonger, éprouver cette apesanteur, portée par les courants, les passages du chaud au froid, la luminosité diffractée, s’attarder devant l’équilibre délicat d’une anémone, l’inattendu d’une gueule béante, l’attirance pour un défaut de la roche.
Une apnée, le tam-tam du sang aux oreilles, la pulsation des textes, les ramifications qui y germent.

Le lendemain c’est la route, une route connue, vers la ville, mais déjà là, se sentir plus attentive aux détails, à l’humeur du fleuve en bas de la maison, au rapace en vigie sur le poteau d’un champ, parfois à une brume sourde, éclaboussée de lumière qui s’enroule autour des bosquets, à l’étrange alignement des vaches toutes tournées dans la même direction, aux visages des conducteurs, et aussi dans la ville, découvrir l’araignée cachée dans le rétroviseur qui profite d’un feu rouge pour remonter sur son fil pour se mettre à l’abri, tourner dans la rue de l’École, s’engouffrer sous le porche, décliner son identité, passer la barrière, se garer.

Ensuite, c’est la forêt. Lire avec eux, c’est entrer dans la forêt des mots. Écouter par les yeux, tout au long de la journée, questionner, souligner, proposer, entendre ce qu’ils disent, ce qu’ils cherchent, reconnaître des trouvailles, interroger la densité d’un passage, une rupture de tempo, un soudain bémol, une accélération.

A travers les textes, faire connaissance, apprendre par bribes ce qui nourrit leur travail – mais peu de connaissance au final sur ce qu’ils fabriquent et créent en dehors de la bibliothèque – à moins que soudain cela devienne une nécessité, un impératif ou qu’une façon d’écrire rejoigne une préoccupation artistique.

Celle qui cherche comment traduire l’obsession lancinante d’un rêve ancien, l’orangé d’un soleil, sa récurrence et qui un jour tire le fil d’une proposition et le délivre par segment du silence où l’énigmatique le retenait.

Celle qui débute par des inventaires de mots parce qu’elle ne sait pas faire pas de phrases dit-elle et qui finit par écrire des textes drôles et sagaces puis par t’écrire une longue lettre, – à qui j’écris quand j’écris, qui permet ou interdit les mots ?

Celui dont les textes bouillonnent, emportent le lecteur puis le perdent, qui change de style comme de chemise avec une évidente jubilation puis qui peu à peu fournit canot et rames et même un gouvernail pour celui qui le suit.

Celle qui écrit depuis longtemps, aux phrases assurées et précises, sensibles et amples et qui pourtant n’exploite pas cette voie là mais celle des cartes, de l’habité et des frontières, celle que je quitte en lui disant qu’écrire elle pourrait oui.

Celle qui explore peu à peu les relations, les autres, ce qu’ils et elles sont, par classement et portraits sensibles, délivrant sur la page, fugace et précises des présences.

Celle qui porte un prénom de princesse russe et qui explore les savoirs familiaux par pirouettes et rebonds, le tout ciselé dans un rythme pareil à une valse au mille temps.

Celle qui endosse la place du scribe, interroge les possibles du journal au long cours, la prise en charge d’une mémoire collective.

Celle qui ouvre les photos anciennes comme des portes vers la fiction avant de sauter à pieds joints sur le continent africain pour, peut-être, relier deux récits en apparence différents.

Celle qui entre dans l’intimité des cailloux, fait sienne le poreux du macroscopique, dessine comme on joue d’un instrument, et qui écrit la vie de Pierre comme un paravent chinois : par entrelacs et finesse du trait.

Voix multiples, tressées, tramées, murmurantes, le temps que l’hiver cède au printemps, que l’humus s’écarte pour de nouvelles pousses, que les feuilles s’étirent et s’élancent, l’étrange saison germinaporteuse dans la forêt des beaux-arts.

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