# Sols en si perdu

Proposition 1 : comment les sols nous racontent.

Sols, sol en si perdu sur accord mineur de la mémoire incertaine, sur l’image super 8 saute l’infante du passé sur les gros rochers près du lac par jour de grand vent, une main tendue vers l’aînée – égarée depuis – par peur de sa chute – arrivée quand même plus tard, main repoussée avec agacement ; plus loin c’est sable gris humide avec le vent toujours qu’on imagine bien dans l’oreille même si la pellicule reste silencieuse, et très loin ce bleu là-bas, la mer dans la baie de Somme, puis les vagues qui s’enroulent à hauteur des pieds, que l’on saute alors, accrochées les filles de part et d’autres de la gracieuse silhouette centrale, la mère ; encore une combe de montagne herbeuse où brûle un feu, course à pas vif avec le père, très grand comme il l’est toujours, avec cheveux et favoris – ce qu’il n’a plu, trainant de longues branches de sapin, entassées sur le feu pour enfumage d’indiens à l’aide d’un anorak déployé, puis agrippée à son dos, la crainte et l’excitation mêlées, décoller du sol pour sauter par-dessus le brasier, ça richamboule là-bas, année 75 ; ailleurs, accrochée torse nu, silhouette de garçonne, au dos du paysan crétois, posé sur la planche qui tourne sur son aire tiré par deux ânes, écrasant les épis, poussière blonde et soleil vertical, aventure oubliée mais sensation diffuse de la gratterie de pailles égarée sous le short après, année 76 ; le salon paré et la famille réunie, sol caché, filmé à mi-hauteur – fauteuil, cheminée bleue, à la longue table, la main de pépé Louis tient fermement la grande fourchette pour la découpe de l’énorme oie rôtie, le léger geste de gêne de grand-maman surprise d’être filmée mais très classe comme toujours, manucure et lourd bracelet d’or, Noël 77, – c’est parquet sous tapis dans le salon, ça on sait et carrelage rouge dans la cuisine qu’on ne voit pas, et tapis bleu dans l’escalier, et deux marches pour sortir, et route goudronnée dehors à traverser pour aller au jardin en face ; si on monte la route, c’est la rivière après la grosse bâtisse vigneronne et ses trois vénérables platanes, sur la rivière, il y a un pont, – à peine un pont, plutôt la route clair reliée par grandes plaques – et sous le pont, sol en la mouillé, le moussu glissant des roches et l’eau vive en gargouilles, fraîcheur à l’abris des regards, exploration ; de là, remonter la rivière, entrer dans la forêt par voie cachée, baskets trempées et tâches de soleil, crisse grézille vibrant d’insectes et le très vert des plantes, le dos jaune noire d’une salamandre dérangée et les têtards têtus dans un replis d’eau tranquille ; là le temps s’enfuit et on rentre tard, mi végétal mi animal mi perle d’eau, une étrange créature égarée de glaise et de graminées, sur laquelle, en bas de la route, la porte de bois pleine se referme.

Avant dans l’enfance à quatre pattes, légère poussière brune noire qui dans les recoins, sous l’établis, flotte encore parfois, ailleurs non, mate-tassée, durcie, usée, solide, la terre battue, douce sous les mains, les genoux et les pieds ; fendue par des lignes incongrues, signe d’affaissements imperceptibles, rigole de cailloux fins, une rondelle joueuse échappée d’une boîte, obstacle à fourmis, fissures du temps capturé là ; étroite sa surface libre, passage des pas, espace de travail où ça piétine, des montants d’étagères de métal-bois poussent là-dessus, portant dans leurs ventres pièces de métal, cagettes débordantes, ressorts, pièces mystérieuses et vivantes, bobines de cordes, outils incongrus, sous la lumière rare – un vasistas et la porte arrière ouverte quand c’est possible, une ampoule nue -, l’odeur au ras du sol, quelque chose de la cave – humidité légère de glaise -, un peu du blond d’une paille qui n’est plus, le gris de la graisse à moteur, le léger brûlé de la soudure, le bleu de la veste de travail tachmaculée, couches méritantes des travaux divers à quoi s’occupe le temps du vieil homme, pépé Louis.

Bien plus tard, femme debout, les pieds mal chaussés de sandales ouvertes glissent et s’agrippent sur la sente qui grimpe en lacets entre la végétation dense – bois canon, balisiers, magnolias, bois rivière – et la roche souvent noires, vestiges d’irruptions passées, fougères arborescentes et familières : caresses parfois sur les jambes nues, la brûlure du soleil recouverte au fur et à mesure de la montée par le frais, brouillard enroulé par nappes, suées séchées puis pelliculée d’une rosée permanente, à flanc de mont retirer les sandales, rencontrer de plein pieds la peau nue et dure du sentier, trouver une vitesse d’accord entre appuis et appels, fermeté de l’à plat entre le concassé des pierres, les herbes tassées, usées ou méchants cailloux pointus en graviers planqués mais de la terre monte un guide invisible, perceptible au corps, un fil d’Ariane que chaque enjambée démultiplie, ça tangueka, tam tam, gros kâ, ici et encore, ici et toujours, ici, chaque pas est un unique maintenant où s’enroule la puissance de l’appel, des pieds monte un grelot de rire étonné, qui s’épanouit là-haut, poussant les épaules en danseuses, l’air vert circule vif dans le corps, le respire vient de la terre et s’ouvre aux quatre champs des veines, marcher grimper sauter c’est pareil au même, ça cavalcade là-dedans, la houle de joie incrédule s’amplifie, monte à l’assaut de la chair interloquée, plus haut, toujours plus haut, la peau poreuse se déploie, sans doute des ailes quelque part, tandis que la plante des pieds accueille à chaque poussée l’écorce drue du volcan, le battement sourd d’en dessous répond à la course, la relance, encore et encore, efface qui je, qui quoi, ça tresse transe, relance, l’opaque du profond caché se fend, le rire, installé dans le squelette qu’il secoue, jaillit, éparpille les os, les craque, en aspire la moelle, les jette en dominos éparses et chiffrés, accrochés aux nuages.

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